Le 21 juin 2008 à 18h30 trouvé sur telerama.fr
L'une possède des scarifications superbes, un corps élancé, un visage en
forme de coeur. C'est une statuette malinké (Guinée) d'une grande élégance,
qui semble incarner la fierté de tout son peuple. L'autre est une maternité
sénoufo (Côte d'Ivoire) très sobre, recouverte de cet enduit noir et
huileux qui confère aux objets d'art africains une aura mystérieuse.
Pourtant, ces deux statuettes sont fausses. Ou, plus exactement, elles sont «
inauthentiques », car des statuettes véritablement fausses (si l'on peut
dire !) auraient été fabriquées pour tromper délibérément, ce qui n'est
pas le cas ici. Aux yeux des spécialistes, une pièce d'art premier n'est
vraie que si elle a « pris place dans un système symbolique », c'est-à-dire
si elle a participé aux rituels de la communauté dont elle vient. Elle doit
présenter la fameuse « patine d'usage » prouvant
qu'elle a bel et bien vécu avant d'atterrir sur un socle ou derrière une
vitrine. Anciennes, ces deux statuettes le sont, puisqu'elles ont été
collectées en Afrique entre 1910 et 1920. Mais authentiques, non, car elles
ont été réalisées spécialement pour les colons vivant en Afrique.
Dès le début de la période coloniale, les Africains ont su répondre à
l'engouement des Blancs pour l'« art nègre ». Trocs et ventes s'organisent,
mais aussi créations d'objets spécifiquement fabriqués pour les Européens.
Parfois des répliques à l'identique d'objets existants, vendus « neufs » ;
parfois des pièces mieux adaptées au goût des Blancs (et à leur idée de
l'idéal africain), plus stylisées ou au contraire simplifiées. «
Toute cette production réalisée durant la période coloniale est hélas
complètement laissée de côté par les musées », explique Laurick
Zerbini, commissaire de l'exposition actuellement présentée au musée de
Grenoble. Fait rare, cette historienne de l'art a consacré une salle entière
à une dizaine de ces vrais-faux objets, avec des cartels expliquant
clairement leur statut, leur provenance et leurs particularités. Autant de
traces d'un métissage sur lesquelles le milieu du marché de l'art et les
institutions sont en général plutôt discrets. Car nombre d'objets collectés
dès la fin du XIXe siècle, qui ont inondé les musées ethnographiques
naissant en Europe, datent de cette période. «
Ils peuvent représenter jusqu'à 10 % des collections », estime
Laurick Zerbini.
L'art africain est anonyme, pense-t-on. Pourtant, on sait qu'à cette époque
un même sculpteur africain pouvait réaliser une pièce destinée au culte de
sa propre communauté (donc « sacralisée »), un exemplaire utilisé pour
les festivités coloniales et un objet de décoration pour les colons. Chacun
étant réalisé avec le même savoir-faire et les mêmes matériaux, lequel
des trois est aujourd'hui jugé le plus authentique ? Assurément celui qui
a « dansé », comme disent les initiés, lors des cérémonies rituelles.
Mais que penser de son jumeau confectionné pour une manifestation profane,
par exemple la fête nationale ? Suivant quels critères serait-il moins «
folklorique » que celui fabriqué pour le salon du gouverneur local ?
Dans L'Afrique fantôme (1934), Michel
Leiris décrit en détail ces fêtes villageoises orchestrées par
l'administration coloniale. Nul doute que les costumes, masques, instruments
de musique qu'il y observait étaient ensuite vendus pour « l'export ». Avec
en prime la garantie d'avoir effectivement dansé... mais pour le 14 Juillet.
Pour les collectionneurs privés, la sacro-sainte règle de l'usage est sans
appel. L'amulette doit avoir protégé, la massue assommé, le couteau de
circoncision coupé. S'il y a un doute, c'est tout l'imaginaire qui
s'effondre. Pour les musées, gardiens d'un passé colonial décidément pas
facile à digérer, les masques finiront-ils un jour par tomber ?
A VOIR
Collection d'art
africain du musée de Grenoble, Un patrimoine dévoilé, jusqu'au 31 août
au musée de Grenoble (38). Tél. : 04-76-6344-44.
A LIRE
La
passion de l'art primitif, Enquête sur les collectionneurs,
de Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Balli...; éd. Gallimard, 322 p., 20 EUR.